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Bonjour, je m'appelle Hystorika, née d'un père portugais et d'une mère bonobonaise... je plaisante bien sûr, c'est tout ce qui me reste... et toi qui te tient face à moi, en ce moment même, qui contemple mon habit rouge et mon masque blanc tu devrais me remercier pour ce que j'ai fait pour toi !

 

Je sais bien que tu ne m'entends pas. Qui sera capable un jour de briser ce maléfice ? Tout ce que tu vois de moi c'est ce masque impénétrable.

 

Tu es si près de moi que je pourrais te toucher, t'attraper... si seulement je pouvais bouger !

Je sens tes doigts se poser sur les contours cachés de mon visage... je sens ta chaleur... Ah ! Mon dieu ! Pourquoi m'infliges-tu ce cruel châtiment ? Pourquoi à moi ?

 

Tu es si beau, toi qui te tient en face de ce qui fut moi. A défaut d'amour à partager, il me reste l'humour avec moi même... il me reste aussi l'espoir que tu m'entendes... voilà que tu t'allonges dans ce canapé en face de moi, voilà que tu fermes les yeux, voilà que tu dors. Peux-tu m'entendre dans ton sommeil ? Je le saurai à ton réveil !

Mon espérance m'incite à tout te raconter. Peut être es-tu celui qui me délivrera de mon malheur ?

Voici mon histoire bel inconnu endormi. Une histoire de larmes, de souffrances, de vie et de mort, une histoire qui finit aussi mal qu'elle a commencé. Si tu n'aimes pas les choses mortes, si tu n'aimes pas les choses qui font mal, si tu n'aimes pas la vérité cachée du monde, les serpents endormis depuis l'aube des temps qui guettent l'âme des hommes pour les faire souffrir jusqu'au réveil du grand dragon des enfers, alors réveilles toi et quitte ce lieu mon inconnu. Vite ! Bientôt il sera trop tard.

Ce que je suis aujourd'hui, je ne le fus pas toujours. Il fut un temps... quand ? Ah ! Je ne sais même plus ! Un temps où j'étais une belle jeune file, aux longs cheveux soyeux, à la peau douce, au visage fin, aux yeux rieurs, un temps où les masques ne pouvaient être que des masques de beautés, un temps où je riais, où j'aimais, où je vivais.

En ce temps lointain, j'avais même un nom. Mais je l'ai oublié.

 

Tout a commencé par une mort. La mort de ma tante Grunuelle. Cela faisait des années que plus personne n'avait de nouvelle de cette chère tante. Et franchement cela ne dérangeait personne ! Grunuelle était un peu fofolle pour tout te dire. Carrément cinglé en fait ! Elle vivait cloitrée dans son petit appartement minable en haut d'une vieille maison délabrée, dans le pire quartier que je n'ai jamais vu, dans la ville la plus horrible et sale que je connaisse. Elle ne sortait jamais, ne recevait jamais personne, se faisait livrer ce dont elle avait besoin par une voisine aussi serviable qu'idiote. Même les chats errants du quartier, qui adoraient se promener sur les toits, évitaient sa maison. Tu me trouves méchante de dire cela de la sorte ? En fait j'ai vécu exactement comme ça moi aussi quelques années après sa mort. Et parfois, tant mes souvenirs sont anciens et confus, je me demande même si je ne suis pas tante Grunuelle !

Mais non, ce n'est pas moi ! J'étais quelqu'un d'autre, je le sais. J'étais une belle jeune fille, pas cette vieille tante malade et folle. Pourtant après sa mort j'ai du me rendre dans sa maison. La voisine avait mon numéro de téléphone que ma tante lui avait laissé dieu seul sait pourquoi. Maudite tante !

Lorsque l'odeur de décomposition est devenu insupportable dans tout le quartier, la voisine m'a appelé. Je suis allé dans cette maison, j'ai ouvert la porte de la chambre. J'avais mis mon mouchoir devant mon visage pour me protéger de l'odeur horrible du corps mort. A tâtons, j'ai trouvé la fenêtre close. Je l'ai ouverte, poussé les volets, laissé le soleil envahir ce lieu sombre et sordide. Avec la lumière du jour tout était encore pire. La saleté, les restes putréfiés de rats, les cafards écrasés, les blattes rampantes, le pot de chambre renversé, tout ce que la nuit cachait était soudain révélé. Tante Grunuelle aussi était révélée. Seule sa tête dépassait d'un lourd édredon, appuyée sur un grand oreiller blanc en dentelles. Mais pas une tête comme on s'attend à la trouver. Pas même un crâne pourri ou un visage humain putréfié. Non. Seulement un masque. Ce même masque que tu contemples en ce moment même dans tes rêves bel inconnu endormi.

 

Rêves-tu ?

 

Pour moi tout a basculé très vite ensuite. Lorsque j'ai touché le masque du bout des doigts - l'ai-je seulement touché ? - il est tombé au sol, comme s'il était doué d'une énergie propre, et qu'il avait fait exprès de tomber. Là une chose incroyable s'est produite. Le corps de Grunuelle s'est transformé en un instant en poussière ! Une poussière si fine que la fine brise qui soufflait par la fenêtre grande ouverte l'a dispersé dans la pièce en une seconde. C'est en me penchant pour ramasser le masque que je le vis. Lui. Le monstre des temps passés et futurs. J'ai vu son présent. J'ai vu de quelle façon il se cachait aux yeux des hommes dans ce monde et dans ce temps. J'ai vu le tableau des enfers, le tableau du démon. La grande fresque du serpent dévoreur d'âme couchée sous ce lit bancale, couchée au milieu des immondices, des rats crevés et des cafards, des blattes et des rognures d'ongles. Pourquoi n'ai je pas fui ? Tout laissé en plan ? Oui. Pourquoi ? Je me pose encore la question. Mais je crois que pour moi il était déjà trop tard. Je crois même que tante Grunuelle savait ce qui allait se passer bien avant que je vienne ici.

 

Ton heure est venue.

 

Le tableau des enfers m'appelait. Il me voulait. Je l'entend encore me parler dans ma tête. Pas une voix humaine, non, non. Plus un besoin impérieux. Une pulsion à laquelle on ne peut pas résister. Tu comprends ce que je veux dire mon inconnu ? Il m'a demandé de le prendre. Je l'ai pris.

 

Prends moi.

 

Le tableau, une fois extirpé des ténèbres de sous le lit, semblait bien plus silencieux. Je retrouvais mes esprits. Il n'était pas si grand. Environ... environ la taille du tableau que tu aimes sans te l'avouer mon visiteur endormi. Il était étrange. Sans haut ni bas. Ce qu'il représentait est difficile à décrire par des mots. Plusieurs lectures s'imposaient. On pouvait le voir en deux dimensions, mais aussi en trois dimensions par moment, tant on avait la sensation d'entrer en lui. Il m'est même arrivé de rester à le regarder des journées entières sans ressentir la faim ou la soif, comme hypnotisée par un détail de la peinture. Comment une toile si petite pouvait contenir autant de détails ? A chaque observation je découvrais un détail nouveau, une figure nouvelle, une potence qui semblait avoir été peinte dans la nuit, un feu allumé dans le lointain là où était dessinée une forêt de corps plantés sur des piques. Les corps représentés étaient d'une finesse extrême, mais si minuscules que je ne compris de quoi il s'agissait qu'après avoir braqué sur l'œuvre maléfique une puissante loupe binoculaire.

 

Ce n'est qu'ainsi que je compris pourquoi le tableau me semblait vivant. Pourquoi je découvrais ainsi de nouveaux détails, de nouvelles formes, de nouvelles dimensions, chaque jour.

Pourquoi les gens mourraient autour de moi après avoir croisé mon regard, ça je l'ai compris un peu par hasard en fait. Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est en voyant grâce à ma loupe à quel point les visages des personnes représentées étaient précis, fins, réalistes. En observant le même détail d'un jour à l'autre je découvris que les traits des visages changeaient, étaient comme vivants ! Mais ce qui transforma ma vie pour toujours ce fut le jour où au détour d'un détail représentant un immense charnier en putréfaction, composé de centaines de corps parfaitement réalistes, je reconnus le visage de la voisine de ma tante Grunuelle ! Ce visage qui m'avait sourit lorsque j'étais arrivé chez ma tante, et qui m'avait encore sourit lorsque je quittais la maison une heure plus tard le tableau et le masque sous les bras, ce visage était incrusté, plein de larmes et de sang, dans ce tableau des tourments, et ne souriait plus.

Instantanément je compris pourquoi ma tante portait ce masque. Depuis je ne l'ai plus quitté, mon amour. Comme ta respiration est douce. J'aimerai tant te serrer contre mon cœur. Si seulement j'avais encore un cœur. Mon amour endormi.

 

M'aimes-tu ?

 

La malédiction était sur moi. Depuis que j'avais pris possession de ce tableau, lui aussi avait pris possession de moi. Quiconque croisait mon regard mourrait dans l'année et son âme était piégée pour l'éternité dans la fresque du diable. Tu dois te demander pourquoi je n'ai pas brûlée ce piège au lieu de m'emmurer vivante derrière ce masque ? J'ai tout essayé. Je l'ai brûlé, découpé à la hache, plongé dans l'acide, enterré au fond de gouffres sans fonds, plongé dans le goudron, mais à chaque fois il revenait à moi intact. Et pire que tout la malédiction était toujours sur moi. Je le sentais. Alors j'ai vécu quelques temps seule, cloitrée, dans le noir, loin de tout contact avec les autres, de peur de détruire leur vie, et encore pire de peindre leur âme dans la noirceur infini du tableau maudit. J'ai mis le masque, une grande cape rouge pour le cacher lors de mes sorties, et ne les ai plus quitté. Je devenais folle.

 

Folle.

 

Je revivais les tourments qu'avaient connus ma pauvre tante Grunuelle. Comme je la plains. Je ne dormais plus. Je ne vivais déjà plus. Je me laissait mourir. J'avais fini par cacher le tableau destructeur d'âmes sous mon lit, là j'avais l'impression qu'il était plus calme, j'avais l'impression de moins l'entendre m'appeler à lui, de moins l'entendre me demander d'enlever ce masque et de vivre une vie normale. Il ne cessait de me suggérer que j'étais bien sotte. Que ces gens devait mourir un jour ou l'autre de toute façons, que je serai récompensée, que je ne pouvais rester enfermée ainsi dans la pourriture et la maladie, que ma vie avait besoin de soleil et d'amour.

 

Parfois je me trouvais bien sotte de me sacrifier de la sorte pour des gens que je ne connaissais pas et qui ne réalisaient même pas le sacrifice que j'accomplissais pour eux, mais je me reprenais bien vite car j'avais senti le souffle de la bête sur ma nuque, je sentais au plus profond de mes entrailles la présence abominable du monstre dévoreur. Il était en moi, il se servait de moi, j'étais son interface, son contact avec le monde. Et il n'aurait de cesse de se nourrir tant qu'un seul homme resterai debout. C'est alors que j'ai compris que je ne pourrais jamais échapper à la malédiction du tableau. Que je finirai comme ma tante Grunuelle. Et qu'un autre, un jour, nourrirai la bête avant de porter lui aussi ce masque de souffrance. Il me fallait trouver une solution durable pour affamer la bête, nuire à son pouvoir, l'empêcher de manger les âmes des Hommes. J'ai beaucoup lu, consulté des mages, des sorciers, des voyants, des astrologues, mais personne n'a su m'aider. Beaucoup d'entre les meilleurs sont morts sans même m'avoir approchés, car le pouvoir de la bête grandissait et dépassait le masque. Alors je repris l'étude minutieuse du tableau, au moyen d'une loupe encore plus puissante. Et je trouvais la faille. Le moyen d'entrer dans le tableau. Pas d'y entrer en victime, mais d'y entrer librement, sans entraves. Liée en ce monde je compris que je serai libre dans l'autre.

Et quelle était la faille mon bel ami endormi ? Simplement une larme, une minuscule larme. C'est en voyant mes propres yeux se refléter dans la larme d'une petite fille suppliciée que je me trouvais à mon tour happée dans ce monde insensé aux hurlements incessants d'où je te contemple.

 

Regarde moi.

 

Mon propre regard sur moi même était la clé de ce monde. Mon billet d'entrée pour un aller sans retour.

Pourquoi sans retour ? Car je suis Hystorika ! Peinture vivante, masque des enfers !

Hystorika ! Seul rempart des hommes face au retour du Léviathan affamé de chair humaine !

Craint moi mon inconnu car je suis Hystorika et que j'ai le pouvoir de vie et de mort sur tous ceux qui croisent le regard caché sous ce masque.

Aime moi mon amour car je suis Hystorika et que je tiens captif le destructeur de monde et le retiens caché aux yeux des hommes derrière ma cape.

Je suis Hystorika. Hystorika. Hystorika !

 

Réveille toi, toi qui dort ! Ton heure est venue.

 

Va t'en mon bel inconnu ! Vite ! Pour ton bien et celui de tous. Je suis Hystorika. Et je suis si lasse. J'aimerai tant dormir. Ne me laisse pas m'endormir mon amour. Va t'en ! Je ne suis plus qu'un fantôme triste, privé d'amour et de reconnaissance, prisonnier d'un tableau que tous viennent voir au fond d'un musée sans comprendre ce que je représente. Sans comprendre que je suis le sacrifice muet, et invisible aux yeux des Hommes, offert pour que tu vives, pour que tous vivent.

Va t'en vite ! Il se réveille lui aussi... je l'entend approcher derrière moi... et Il a faim.

 

Prends moi.